Sign of the times III: Stéphan Barrère

Sign of the times III: Stéphan Barrère

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Introduction: [00:00:15] Bonjour. Vous écoutez LangFM, le podcast sur les langues et les gens; ce que les gens font avec les langues et ce que les langues font avec les gens. Cette épisode est la troisième, et la dernière, dans une petite série à propos des langues des signes. J'ai commencé en Ecosse avec le professeur Jemina Napier et Graham Turner et l'histoire de la British Sign Language Scotland Act. Après, j'ai rencontré Laura Schwengber en Allemagne, où elle invite les sourds de vivre à la musique que, normalement, ils ne peuvent pas entendre. Et bien voilà, maintenant, on conclut la série en France avec Stéphane Barrère qui nous parle de son parcours personnel et de la vie d'hier et d'aujourd'hui des sourds en France. Bonne écoute. 

Stéphan: [00:01:00] Pendant dix années j'ai travaillé comme responsable de com soit en agence de pub soit au sein de grands groupes industriels qui bossait dans l'énergie où je m'occupais de la communication à l'international. Donc, ça n'a rien à voir. Puis au bout d'une dizaine d'années pour des raisons à la fois professionnelles et personnelles, je me suis arrêté. J'ai pu faire une pause dans ma vie professionnelle de deux ans. Donc je suis allé au Pôle emploi, qui est l'organisme en France qui gère les chômeurs et j'ai pris les catalogues de formation et j'ai trouvé ce métier d'interprète en langue des signes. Et je me suis dit : Ah, tiens, pourquoi pas ? Comme j'étais très naïf là-dessus je pensais qu'en trois mois le problème était réglé. C'est pas du tout le cas. 

[00:02:02] Comme j'ai un blog ou je traite de la langue des signes et de l'interprétation, je suis très souvent contacté par des personnes qui veulent devenir interprète en langue des signes qui me demandent comment faire. J'encourage les gens à le faire, je trouve c'est un métier merveilleux, mais ça se fait pas en un claquement de doigts. Parce qu'il faut savoir en France c'est que pour apprendre la langue des signes, t'as pas de cours publics. T'a pas la fac, t'as pas l'école, donc t'es obligé d'aller dans des associations. Une semaine d'apprentissage de la langue des signes, c'est entre 250 et 300 euros. Pour pouvoir espérer rentrer en première année d'interprétation en langue des signes d'interprétation, il faut au minimum 14 semaines de cours, je pense. Cela veut dire plus de 2500, 3000 euros de frais avant même de commencer à faire ta formation d'interprète elle-même, simplement pour apprendre la langue des signes. Donc moi, j'ai appris pendant un an et demi la langue des signes. Une semaine par mois de cours intensifs et puis parallèlement à ça il faut rencontrer des sourds. Et là c'est aussi une autre difficulté. Il n'existe pas de pays sourd. On ne peut pas faire des voyages linguistiques, on ne peut pas faire d'immersion pendant 6 mois, un an dans un pays, aller passer à New York. Donc il faut qu'on fasse la démarche. Il faut la pratiquer cette langue, il faut la pratiquer avec des locuteurs naturels qui sont des sourds. Soi même, il faut qu'on se bouge le cul et vraiment aller au contact de ces personnes sourdes. On ne va pas t'appeler pour te dire vient c'est à toi d'y aller. 

[00:03:56] Donc moi, ça a duré pendant un an et demi, par exemple, moi j'ai travaillé au sein d'une association qui s'appelait Tiers-Monde Sourd. En fait c'était pour aider des enfants sourds en Afrique. Et puis au bout d'un an et demi, je suis rentrée en première année l'interprétation en langue des signes. Au bout de cette première année l'interprétation en langue des signes j'ai fait une pause d'un an où j'ai recommencé à bouffer littéralement de la langue des signes m'en imprégner. Et là j'ai donné des cours en langue des signes auprès du public sourd pour ce qui était le monde du travail. Donc moi, tu vois, ça m'a pris à peu près six ans pour devenir interprète en langue des signes. 

[00:04:28] C'est amusant d'ailleurs parce que je me rappelle que de temps en temps il y a des enfants sourds ou même des jeunes adultes qui me demandent à moi : Ils me voient signer et ils me disent, ah, t'es sourd. Et je dis, ah, ben non, je ne suis pas sourd, je suis interprète, donc je ne peux pas être sourd si je suis interprète. Et en fait parce que pour, comme je le disais, la surdité, c'est pas ne pas entendre, la surdité c'est de signer. La surdité n'est pas conçue comme une déficience, c'est à dire un manque, la surdité, c'est pratiquer une langue des signes, s'inscrire dans une communauté, dans une culture sourde. 


La surdité, c’est pas ne pas entendre, la surdité c’est de signer.
— Stéphan Barrère

[00:05:12] Pour reprendre les terminologies : On va parler pour des personnes sourdes, ce sont des personnes qui n'entendent pas. Alors, il y a des personnes qui sont nées sourdes, il y a des personnes qui sont devenues sourdes, il y a des personnes qui sont malentendantes en fonction du degré de surdité etc. Certaines vont utiliser la langue des signes et d'autres vont passer directement dans l'oral. C'est pour cela que par exemple la terminologie qu'on utilisait beaucoup au dix-neuvième siècle où on parlait de sourds-muets, elle a perduré, mais elle est assez mal acceptée aujourd'hui au sein de la communauté sourde, parce qu'elle renvoie d'abord à un passé. Et surtout, elle n'est pas vrai. Personnellement, je n'ai jamais rencontré un sourd-muet. Nous, justement en tant qu'interprète, quand quelqu'un nous demande, ah, vous, Monsieur comme il est sourd-muet... Nous, on va traduire, évidemment, Monsieur comme vous êtes sourd-muet... Et systématiquement, je le sais déjà au moment où je le traduis que je peux m'attendre à traduire une réaction assez violente de la part de la personne sourde qui va dire : "Mais non, je ne suis pas muet. Simplement, je suis sourd.". 

[00:06:25] Tous les sourds ont le système phonatoire qui fonctionne parfaitement. Donc, ils pourraient s'exprimer à l'oral, et d'ailleurs, certains sourds sont élevés dans l'éducation oraliste et parlent, et ne connaissent pas la langue des signes. La seule chose, c'est que ces personnes sourdes n'entendent pas leur voix, ne peuvent pas la contrôler. Et donc, pour beaucoup, ils savent que ça fait une voix bizarre, qu'on va se moquer d'eux. Donc, c'est pour ça qu'ils ne préfèrent pas l'utiliser. A côté de ça, il y a les entendants, ce sont des personnes comme toi, comme moi, qui entendons plus ou moins bien. En France, il y'a à peu près dix pour cent de la population qui a un problème avec l'audition. Mais dans ces 10%, évidemment, il y a toutes les personnes âgées qui sont devenues sourdes. Il y a aussi d'autres personnes qui peuvent être amenés à utiliser la langue des signes. Ce sont effectivement des personnes qui, par exemple, n'ont pas l'utilisation du langage. C'est par exemple les aphasiques, des personnes qui ont eu des traumatismes, des accidents de la route. On parle aussi pour des enfants qui sont par exemple autistes. On essaie de passer à la langue des signes pour essayer d'établir une communication avec eux. 

[00:07:35] Les langues des signes sont visuelles, c'est à dire que votre corps va avec le temps : ce qui se passe derrière toi, c'est le passé. Ce qui se passe à ton niveau, c'est le présent. Et ce qui va se passer devant toi, c'est le futur, par exemple. Et ça, dans toutes les langues des signes, c'est universel. On va également faire des emplacements, c'est à dire mettre des éléments à gauche, mettre des éléments à droite. Tout ça, on les retrouve dans toutes les langues des signes. La grande différence, ça va etre la configuration des signes, un peu comme le vocabulaire, en quelque sorte. C'est comme si toutes les langues vocales avaient la même grammaire et simplement le vocabulaire changeait. Comme on est comme dans une sorte de radio, je peux pas te faire des démonstrations de signes, mais par exemple, pour dire bonjour en langue des signes française, c'est la main à plat qui s'éloigne de la bouche. Pour dire bonjour en langue des signes chinoise, ce sont les deux index qui vont se faire face à face et qui vont se baisser. En fait, ça reprend un peu la position de la personne qui se baisse pour saluer. Et donc ça va très vite coller entre une personne sourde, par exemple, qui pratiquerait la langue des signes espagnole et une personne sourde qui parle la langue des signes japonaise, par exemple. En une journée, ils arriveraient à communiquer. 

[00:08:59] En France, il y'a la FNSF, la Fédération Nationale des Sourds de France, qui demande une reconnaissance mondiale des besoins des sourds et cette reconnaissance mondiale n'ait pu avoir lieu que parce que aujourd'hui, il y a une organisation mondiale des communautés sourdes qui leur permettent de porter leur paroles envers les institutions internationales. Moi, les collègues à l'international que je connais, en fait, je connais par l'EFSLI, donc l'Association Européenne des Interprètes en Langue des Signes, qui se réunit une fois par an. Au cours de ces réunions, de ce regroupement il y'a à peu près 150, 200 interprètes en langue des signes européens qui se réunissent donc cela permet d'échanger, de voir un peu comment ça se passe à gauche à droite. Mais voilà comme ça c'est assez léger, c'est très sympa à chaque fois et je passe un bon moment. Et c'est toujours bien de pouvoir quand même faire partie d'une communauté. On a quand même toujours les mêmes problématiques, que ce soit la reconnaissance du métier lui-même, sa protection, et puis la communauté sourde. 

[00:10:05] Pour faire un peu d'histoire parce qu'il faut savoir qu'en France et dans plusieurs pays européens à partir de 1880 (ce qu'on a appelé le Congrès de Milan) la langue des signes a été interdite. C'est là qu'on a décidé que, fin, 250 chercheurs se sont réunis à Milan et ont dit non. Il ne faut plus que les sourds pratiquent la langue des signes. Il faut qu'on les amène à la parole parce que on était à ce moment-là au 19ème siècle, c'était la révolution industrielle. Il y avait une idée de progrès et on était extrêmement confiant dans l'avenir, et l'avenir ne pouvait passer que par la parole, le signe - non. Cela ramenait à nos ancêtres, aux singes, au passé, c'était pas possible. Donc on a interdit la langue des signes et cette interdiction a couru en France jusque dans les années 70. C'est à dire qu'on attachait les mains aux enfants, on les obligeait à oraliser et simplement, ils étaient dans leur petit groupe, en famille ou dans la cour de l'école, au fond derrière l'arbre, qu'ils pouvaient effectivement pratiquer cette langue des signes. Pendant cent ans, la langue des signes n'a plus du tout eu lieu court en France. C'est à partir des années 70, qu'on a commencé à lever cette interdiction avec ce qu'on a appelé le "réveil sourd" de 1975 à peu près où la communauté sourde française, après avoir vu ce qui se passait aux États-Unis, dit : c'est pas possible. Nous, on doit également revendiquer et demander des droits et notre droit, c'est d'abord d'avoir le droit d'utiliser cette langue des signes qui est notre langue. La communauté sourde a été décimée par le HIV et par le SIDA. 

Audio: [00:11:58] Ce mal mystérieux qui s'est propagé surtout dans la communauté homosexuelle et qui s'est révélée mortelle pour près de 500 personnes. Le fait qu'on ne sache toujours pas guérir ce mal commence a provoqué un véritable vent de panique dans tout le pays. Il faut rappeler qu'une cinquantaine de cas ont été décelés en France. Aux États-Unis... 

Stéphan: [00:12:17] Tout simplement parce que aucune communication n'a été fait envers, dédiée à cette communauté. Dans les années 90 les sourds n'avaient absolument pas compris ce que c'était le sida. Pour donner une idée, et on va voir quand même tous les problèmes de communication que peut avoir la surdité, sur les plaquettes d'information en France, souvent le virus du sida était représenté par une sorte de grosse boule jaune ou rouge avec des grand pics. C'était le virus, hein ? Les sourds, ne sachant pas lire et voyant ça, pensaient que le sida s'attrapait avec le soleil et donc mettaient de la crème solaire pour se protéger. Donc tu peux imaginer les dégâts que ça a causé dans la communauté. Et donc c'est des sourds qui voyant ça se sont réveillés, ont vraiment gueulés, il faut le dire. Et donc le gouvernement français, à ce moment-là, a pris conscience du drame qui était en train de se jouer et donc a créé des pôles d'accueil surdité, le premier étant, je croix, à la Salpêtrière à Paris. En fait, des zones d'accueil dédiées aux personnes sourdes avec des interprètes, des médecins qui connaissent plus ou moins la langue des signes, des infirmières qui connaissent plus ou moins la langue des signes, et des médiateurs sourds, des personnes sourdes qui sont également formées pour tout ce qui est soin, accueil du public, malade etc. Donc là-dessus c'est à peu près bien fait. 

[00:13:30] En revanche c'est vrai que pour ce qui est de la justice, on est très, très en retard par rapport au niveau européen. Il y'a un programme qui est mis en place qui s'appelle Justisigns pour justement essayer de permettre aux sourds d'avoir un accès juste et équivalent à d'autres personnes au sein des institutions judiciaires, police etc. On en est encore très loin en France. 

[00:13:52] En France, on a vraiment un gros déficit au niveau de l'accessibilité des médias en général. Comme je le disais, les sourds ayant un problème avec le français écrit - pas tous, mais une grande majorité quand même, ne lisent pas ou peu la presse, évidemment - et souvent on a aussi l'idée (qui est fausse) qu'il suffit de soutirer les informations pour les rendre accessibles. C'est possible peut-être pour des gens qui connaissent déjà, qui ont déjà le contexte, qui ont déjà des informations autour des thèmes qui sont abordés, mais quand c'est du sous-titrage en direct, la qualité n'est pas toujours au rendez-vous, il y a souvent un décalage, il y'a souvent des mots compliqués. Si on n'a pas le contexte, on n'est pas obligé de savoir à quoi ça renvoie, à quoi ça fait référence. Et donc, suivre à la fois les images, de voire lire les sous-titres qui vont très vite etc. Et pour, par exemple, des enfants ou des ados, ce n'est pas possible. Et jusqu'à présent, les grands événements français ne sont pas ou peu traduits en direct par des interprètes en langue des signes. Il y a eu, dans les années 80, assez rapidement sur la deuxième chaîne du service public, la mise en place d'un journal télévisé qui était traduit en langue des signes. Mais ce journal télévisé, il est diffusé à 6 heures et demi du matin. Ce qui est parfois un peu tôt, surtout pour des enfants, et il y en a une deuxième version à 9 heures mais elle dure cinq minutes, c'était vraiment peanuts. Après, par la suite, avec l'arrivée des chaînes d'information en continu, le CSA, qui est l'organisme qui chapeaute un peu l'audiovisuel français, a imposé la présence d'interprètes en langue des signes sur un journal par chaîne et par jour. Chez nos collègues belges, je crois que c'est le journal de 18 heures ou 19 heures, je crois, il est traduit en langue des signes tous les jours, plus ou moins, et c'est un journal qui dure une demi-heure quand même. Il suffit de prendre l'exemple avec des États-Unis à New York : Quand il y a la moindre tempête qui commence à arriver, qu'ils vont fermer les jardins, et que le maire fait une intervention, une allocution pour mettre en garde ses citoyens, il y a un interprète en langue des signes qui est à côté du maire qui traduit. En France, quand il y a eu des événements dramatiques en 2015 aussi bien la tuerie, ce qu'on appelait la tuerie de Charlie Hebdo au mois de janvier, ensuite les attentats contre le Bataclan, le Stade de France et des bars dans le 11ème arrondissement au mois de novembre... 

Audio: [00:16:14] La première attaque a eu lieu dans la salle de spectacle du Bataclan dans le 11e arrondissement de Paris. Une fusillade a éclaté. Bilan provisoire : 15 morts. Une prise d'otages est en cours. Les hommes du Raid sont en action. Deuxième attaque aux portes du stade de France Saint-Denis un kamikaze aurait fait... 

[00:16:33] Il y'avaient des images horribles à la télévision qui passait. Il y avait des prises de parole par les politiques, par le président de la République, le Premier ministre, le ministre de l'intérieur - aucune de ces prises de parole n'a été traduite en langue des signes. Pour les personnes sourdes, il y avait une sorte de décalage complet par rapport à la réalité et il voyait juste ces images qui défilaient sans contexte, sans explication. Ils ne comprenaient rien. Quand il y a eu la tuerie dans le supermarché casher au mois de janvier, cette tuerie a eu lieu le vendredi. Et le lundi, moi j'étais dans un institut de jeunes sourds en région parisienne, et BFM TV, qui est une des chaînes d'information en continu, repassait des images de ces événements-là, et les enfants sourds avec qui j'étais, étaient paniqués parce qu'ils pensaient que ça recommençait et qu'il y avait encore une nouvelle tuerie dans un nouveau supermarché. Il n'avait pas compris que c'était des images d'il y a trois jours.

Ce qui est intéressant c'est qu'il y a des sourds qui ont pris conscience que des carences des services publics et du gouvernement et donc qui ont pris en charge eux-mêmes l'accessibilité de ces informations et donc ont créé une sorte de chaîne éphémère sur Facebook. Ils ont créé une page, ils ont fait appel à des interprètes - j'en ai fait partie et d'autres de mes collègues également - où on traduisait des extraits du journal télévisé. C'était déjà en léger différé mais où on donnait, ou il y'avaient des personnes sourdes directement, un journal en langue des signes. Ils ont essayé de conceptualiser et de redonner du sens et tout simplement d'informer directement en langue des signes la communauté pour qu'elle soit un peu au courant de ce qui se passait. Pour une personne sourde, elle n'est jamais assurée d'avoir un interprète dans ses démarches officielles. Sachant qu'il y a des textes qui sont apparus à partir de 2005. Le problème c'est que souvent ils sont bafoués ou que l'interprète en langue des signes n'étant pas une profession officiellement reconnue - comme n'importe quelle interprète ou traducteur, quelle que soit la langue - on met un peu tout et n'importe quoi. C'est a dire que souvent dans les tribunaux par exemple alors qu'il devrait y avoir des interprètes en langue des signes, on peut espérer quand-même diplômé. Ce n'est pas le cas et donc on prend des gens qui connaissent un peu la langue des signes pour faire office de et se donner bonne conscience. C'est en 2005 qu'a été votée en France la loi pour l'égalité des chances et des citoyens, et donc dans cette loi, il est indiqué que, et là je cite, j'ai trouvé la citation : La langue des signes française est reconnue comme langue à part entière. C'est a dire qu'aujourd'hui les enfants peuvent bénéficier d'un enseignement bilingue, enfin les enfants sourds, s'ils le souhaitent. 

[00:19:34] Les nouvelles technologies, elles ont eu un double effet. D'abord, ce qu'il faut comprendre c'est que les communautés sourdes pendant jusqu'au vingtième siècle, au siècle dernier déjà, étaient assez autonomes mais également avaient peu de relations les unes avec les autres. Tout simplement parce qu'elles ne pouvaient pas utiliser le téléphone. Il faut savoir que les personnes sourdes généralement ont un rapport très difficile avec l'écrit puisque la langue on va dire majoritaire au sein du pays dans lequel ils vivent est une langue à la fois orale et écrite et qu'eux, pour apprendre par exemple le français écrit ou l'allemand écrit, c'est comme apprendre une langue étrangère. Et les cours étant généralement peu adaptés à ces personnes sourdes, ils sont en échec scolaire notamment sur l'écriture. Pas de téléphone possible, à l'époque, pas d'envoi de courriers, de l'aide de cartes postales, donc ils vivaient un peu de façon autonome chacun dans son clan. L'arrivée de nouvelles technologies, ça a été d'abord en France le Minitel... 

Audio: [00:20:37] En se lançant dans l'aventure télématique, la Direction Générale des Télécommunications vient d'engager un incroyable pari. Un de ces paris dont on ne peut mesurer encore les conséquences. Faire de l'information une des matières premières de notre avenir. Vous branchez votre téléphone ici. Le résultat c'est la distribution massive et gratuite d'un petit terminal, le Minitel. Quand on le regarde, le Minitel n'a l'air de rien, c'est juste un clavier et un écran noir et blanc. Et pourtant, grâce à lui et par l'intermédiaire de votre téléphone... 

Stéphan: [00:21:06] ... qui a été pour les sourds, a permis de désenclaver des sourds solitaires et de pouvoir communiquer à distance les uns avec les autres. Et la deuxième étape ça a effectivement été l'arrivée d'Internet avec les technologies qui s'y rapportent comme des webcams, comme les mèls. Et puis évidemment les téléphones portables, pareil, webcams, SMS etc. Ça a eu un double effet. D'abord ça a permis de désenclaver certaines communautés sourdes. Ça a aussi aujourd'hui une tendance à uniformiser la langue des signes sur tout le territoire. Parce qu'auparavant, il y avait effectivement comme je disais, non seulement il y avait des langues par pays, mais il y avait même des spécificités régionales. A Grenoble, le signe pour dire rendez-vous n'est pas le même qu'à Paris. Juste sur les nouvelles technologies, ça a permis aux sourds de beaucoup mieux communiquer aujourd'hui, utiliser FaceTime, ils peuvent comme ça passer des coups de fil en vidéo. 

[00:22:04] Et puis également développer de nouvelles technologies, aujourd'hui on en parle beaucoup en France, mais c'est déjà dans d'autres pays comme les États-Unis ça fait déjà plus de dix ans que ça a été en place. Ce sont les centres relais, c'est à dire que vous avez des interprètes sur une plateforme téléphonique et la personne sourde appelle en visio, l'interprète réceptionne la visio et lui passe un coup de fil à la voix à la personne qui est demandée. Par exemple, si un sourd je ne sais pas veut prendre un rendez-vous chez le médecin il téléphone par ce système. Donc l'interprète traduit directement, l'interprété à distance bien sûr, traduit sur sa plateforme téléphonique au médecin et réciproquement. On sert d'intermédiaire à distance. Voilà donc ça permet de désenclaver les sourds et de mieux les intégrer à la société. Donc effectivement les nouvelles technologies ont un avantage certain pour la communauté sourde et pour l'interprétation en général. 

[00:23:00] Pour nous interprètes en langue des signes, ça nous arrange - je dirais - parce qu'aujourd'hui il y a des recherches qui sont faits pour essayer de faire des interprètes artificiels via des avatars ou des gants. Mais par exemple, les ingénieurs qui mettent des gants pour essayer de retranscrire des signes automatiquement via des reconnaissances manquent, perdent toute la partie visage, corps, etc. C'est pour ça qu'aujourd'hui les nouvelles technologies sont très peu développées justement parce que l'on reste sur les mains et on ne comprend pas que la langue des signes, c'est vraiment un ensemble complet. Si je signais et qu'on voyait que mes mains, on ne comprendrait pas mon discours. 

[00:23:44] Le problème aujourd'hui qu'on a c'est que, en France et dans tous les pays, il y a une vision extrêmement médicale de la surdité. C'est à dire que l'on nie tout le côté culturel et linguistique de la surdité pour se baser sur cette déficience que l'on va "réparer". L'enfant qui naît, immédiatement on lui met un implant cochléaire, et on va le mettre dans la parole, un peu comme cela s'est fait au siècle dernier. C'est à dire qu'on doit réparer. On a toujours cette vision maintenant un peu de l'homme bionique qu'on va assister de différents éléments techniques qui vont lui permettre d'entendre de nouveaux. L'implant cochléaire, c'est en fait, on va te mettre, on va remplacer le nerf auditif par une sonde et ensuite permettre plus ou moins de devenir malentendant. Pas entendant. Un sourd deviendra malentendant, il va certainement pas entendre. 80 pourcent des enfants sourds naissent dans des familles d'entendants. Donc, une famille d'entendants qui a un enfant qui n'entend pas, avec lequel il ne peut pas communiquer, c'est un choc énorme. La communication, la parole entre un enfant et son père et sa mère, c'est la base de la relation filiale. Si ça n'a pas lieu, les parents sont désemparés, vont se tourner vers le corps médical qui va dire: Ne vous inquiétez pas, on va le réparer, on va le faire entendre.

On entend un peu tout et n'importe quoi au niveau de ces réparations. Ça marche plus ou moins bien. Je ne dis pas que ça ne marche pas. Simplement, il est dommage que parallèlement à cette "réparation" - un terme que je n'aime pas - on ne propose pas cette langue des signes qui est quand même la langue sur laquelle ils vont pouvoir se construire. Ils vont pouvoir conserver leur identité et surtout par la suite apprendre d'autres langues. Si tu n'as pas une langue première sur laquelle tu peux te baser pour construire les concepts, les idées, comprendre et conceptualiser le monde dans lequel tu vis, après, tu ne peux pas apprendre d'autres langues. Et le problème en France qu'on a aujourd'hui, c'est qu'il y a un rejet de la langue des signes comme langue d'enseignement, ce qui fait que les enfants sont appareillés, on va les forcer directement à apprendre le français oral, et il y en a beaucoup qui sont en échec là-dessus. Et surtout, ça veut dire que toute cette communauté sourde, signeur, avec sa culture et cette langue, elle est quand même mise en danger par ces nouvelles technologies. Je ne dis pas que les nouvelles technologies ne sont pas bonnes. Je dis simplement qu'il devrait y avoir les deux en parallèle et aujourd'hui il n'y a pas les deux en parallèle. Et c'est d'autant plus surprenant que parallèlement à ça, en France, il y a une sorte d'amour pour la langue des signes mais par les entendants. Ça s'est vu à travers "La famille Bélier" qui est un film donc qui a eu un succès fou. 

Audio: [00:26:44] Qu'est-ce qu'elle a, la dame? Cela s'appelle la division du travail. Elle sourit et je parle. Amusant ? Bah, une famille, hein ? 

Stéphan: [00:26:52] Mais sur un plan linguistique, langue des signes, nul puisque les acteurs sourds é tait joués par des entendants à qui on a donné une semaine de langue des signes et les sourds en France était furax parce qu'ils disaient : Mais il y a des acteurs sourds qui auraient pu très bien remplir cette fonction ! Pourquoi on leur n'a pas donné ce rôle ? Les entendants qui signent signent très mal. On voit qu'ils sont pas sourds. On voit que c'est pas leur langue, tu vois ? Il y a quand même un engouement pour la langue des signes, mais par les entendants. Parallèlement à ça, pour les sourds qui auraient vraiment besoin de cette langue des signes, en revanche, on leur refuse cet enseignement. Il y a un côté très folklorique autour de la langue des signes. On aime ça, c'est beau, c'est joli ça, j'adore, c'est super, oh j'adore - mais quand ça devient sérieux et qu'on devrait donner cette langue des signes à des enfants qui en ont besoin pour pouvoir communiquer, qui en ont besoin pour pouvoir s'inscrire dans la société, qui en ont besoin pour pouvoir se développer et espérer ensuite apprendre, continuer à l'université, apprendre un métier, celle-là, on la refuse. 

[00:27:55] La langue des signes, ce serait tout simplement, elle a eu sa reconnaissance. Il y a eu un mouvement Nuit Debout en France qui est un peu, bon, revendicatif sur différents aspects. Et parmi ces revendications, comme certains sourds sont allés également place de la République à Paris et d'autres places en France pour porter leurs revendications, et leurs revendications première c'était que si on mettait en place une Sixième République avec une nouvelle constitution, la langue des signes soit inscrite comme langue de la République au même titre que le français. C'est un peu ça. Et ça voudrait dire que ça apporterait une reconnaissance vraiment officielle et définitive à cette langue et surtout que ça permettrait ensuite qu'on la retrouve aussi bien dans les médias que dans l'enseignement etc. Aujourd'hui, c'est ça, ce qui nous manque c'est vraiment qu'il y ait une reconnaissance de cette langue comme langue vraiment à part entière. Pour les interprètes en langue des signes, ce serait sans doute une reconnaissance plus officielle de cette fonction ce qui permettrait d'éviter toutes les personnes faisant office de compétences et qui font un peu tout et n'importe quoi et qui nous permettrait ensuite comme ça de réellement donner une valeur à ce métier. 

[00:29:26] Au sein de l'association des interprètes en langue des signes, il y a vraiment un travail qui est fait pour justement la reconnaissance de ce métier. En France, là, il y a une nouvelle loi pour une République numérique dans laquelle sont créés des centres relais téléphoniques et grâce à l'action de l'association des interprètes en langue des signes et d'autres associations, bien sûr, il est inscrit que les interprètes qui interviendront dans les centres relais téléphoniques devront être diplômés. Et je pense que ça, c'est un grand pas pour la reconnaissance de notre profession. 

[00:29:55] Et puis, le deuxième point c'est justement penser systématiquement à faire venir des interprètes en langue des signes là où s'ouvrent les campagnes électorales pour les élections, d'abord les primaires pour le choix des candidats, puis ensuite, pour les élections présidentielles. Pensez systématiquement à mettre des interprètes en langue des signes pendant les interventions. Aujourd'hui, ce n'est pas toujours le cas. Les interprètes sont là, ils sont compétents. Nous, on est là, on est prêt. On est essentiellement financé par le budget handicap. Il faudrait qu'ici on arrive un peu à changer et qu'on soit vraiment financé peut-être par d'autres budgets. Mais les interprètes sont là, ils ont les compétences. On n'a plus qu'à penser à faire appel à eux et faire comprendre que faire venir un interprète en langue des signes, c'est pas dévalorisant. Au contraire, c'est penser qu'il y a une communauté. C'est surtout un cercle vertueux parce que si on leur donne une formations en langue des signes qu'ils peuvent s'approprier, si effectivement on les inclut mieux dans la société à travers les informations, à travers - je ne sais pas - les meetings politiques etc., ce sont des personnes qui vont progresser au sein de la société, qui vont pouvoir faire des études et qui eux-mêmes ensuite vont pouvoir occuper des postes, qui pourront transmettre directement eux-mêmes en langue des signes, former d'autres personnes, tu vois ? On rentre dans un cercle vertueux et là, il y a une meilleure intégration des sourds et des entendants au sein de la même société. Il faut changer un peu le logiciel de la société française.

Sign of the times II: Ausflug nach Gehörlosistan mit Laura Schwengber